29 novembre 2007

Balzac, le roman de sa vie

Balzac, le roman de sa vie n’est pas une biographie comme les autres.

D’abord, Stefan ZWEIG ne la commence pas par « M. Trucmuche est né en l’an 1934, à Saint-Nigouilles-les-Oies, en Champagne, un lundi. » Vous ne fermerez donc pas le livre après avoir lu la première ligne.

Ensuite, la vie de Balzac est romanesque. On y trouve tout ce qu’il faut pour un roman :
- du sentiment : passions durables, aventures légères et réjouissantes, eau-de-rose épistolaire, chagrins pathétiques…
- de l’action et des courses-poursuites : Balzac est passé maître dans l’art d’échapper à ses créanciers …
- des prises de risques : les grands projets d’entreprise de Balzac (maison d’édition imprimerie, fonderie de caractères pour imprimerie, mines d’argent en Sicile, construction d’une cabane-palais croulante, l’idée non réalisée de plantation d’ananas en Île-de-France… ) sont tous des fiascos sans précédents.
- de l’humour : chacune des courtes apparitions de Balzac dans les salons parisiens provoque rires et caricatures.
- et surtout, de la création pure, grandiose car, lorsque Balzac oublie le clinquant faux du Paris mondain, se met à sa table, prend sa plume et donne vie à Rastignac, Lucien de Rubempré, Louis Lambert, la simplette Eugénie ou le diabolique Vautrin, c’est toujours un miracle de réalisme, qui marquera ses héritiers jusqu’à aujourd’hui.

Bref, grandes amours, déceptions, aventures, et création artistique d’un homme exceptionnel : tout y est !

Enfin, Zweig est un très bon biographe-romancier. Certains portraits de Balzac sont dignes des plus grandes pages de littérature. La composition du livre est parfaitement maîtrisée, dans l’équilibre entre les frasques financières et amoureuses d’Honoré, et le travail colossal du créateur. On peut regretter que l’auteur-écrivain n’entre pas plus dans la critique littéraire de la Comédie Humaine, car chaque fois qu’il le fait, c’est passionnant, et ces pages donnent plus que tout autre une envie furieuse de (re-)découvrir l’œuvre balzacienne. Merci, Zweig.


506 pages, coll. Livre de Poche - 6,95 €
Une lectrice du BàL

25 novembre 2007

(BD) Le Cabinet chinois

Je vous présente la première B.D. de Nancy PEÑA, publiée fin 2003 dans la collection "Contre-jour" des éditions La Boîte à bulles. Je vous avais déjà parlé de cette auteure pour sa participation dans la collection des MiniBlogs pilotés par Miss Gally.

L'HISTOIRE. Cette BD vous proposera un bon moment de lecture, avec de bonnes idées de scénario. Dans un pays qui fait penser à la Hollande, aux XVIIe ou XVIIIe siècles, une jeune femme, au caractère bien trempé, Magriete, est enlevée par un riche commerçant à la triste figure qui revient d’un séjour en Chine. Là-bas, il était amoureux de la femme de l’empereur. Évidemment, une fois cette liaison mise à jour, il a été prié de quitter le pays. Depuis, il cherche un substitut de cette beauté qu’il a aimée, et qu’il retrouve sous les traits de Magriete. Parallèlement, il fait mener des recherches par un jeune alchimiste afin de soustraire cette beauté aux aléas du temps…

Le principal intérêt de ce tome réside dans les ambiguïtés de l’héroïne, car, si elle est révoltée d’être traitée en bibelot, sa révolte va bientôt se teinter d’autres sentiments, sous l’influence de l’étrange cabinet chinois. Délire ou magie, cette tapisserie s’anime et révèle bien des choses…

Le trait du dessin est simple et efficace, mais certaines scènes, comme les scènes d’hallucination du cabinet chinois, seraient plus fortes avec des couleurs et des nuances dans les ombres.

Il n’empêche, Nancy Peña est une auteure à suivre…


95 pages, éd. La Boîte à bulles - 13,50 €
Quelques pages par ici : http://www.la-boite-a-bulles.com/
Billet écrit à quatre mains

(BD) Monsieur Jean : Inventaire avant travaux

Monsieur Jean est une série de Philippe DUPUY et Charles BERBERIAN, deux auteurs prolifiques, auteurs également des albums du Journal d'Henriette, auteurs (pour aller au bout de la répétition) emblématiques de la B.D. francophone des années 1990.

Au niveau du trait, Monsieur Jean est un peu comme l'évolution naturelle du trait de Tintin : des visages réduits à quelques lignes continues, des yeux qui ne sont que des points, des personnages archétypes : le cadre sup, l'écrivain rêveur, la blonde aux yeux bleus, la jeune mère active, le clochard barbu, le gamin rebelle...

Mais il y a une différence majeure entre la série de Hergé et celle de Dupuy et Berberian : c'est la durée. Dans Tintin, les épisodes se succèdent sans que les personnages vieillissent, il y a une succession mais pas de durée. Les épisodes se font souvent écho, mais plutôt pour des raisons éditoriales que par souci de l'architecture d'ensemble. Monsieur Jean est plus proustien : tout l'intérêt de ses aventures est qu'elles se développent en permanence dans une temporalité qui imite celle de la vraie vie : les traits des visages évoluent, les cheveux se font plus épars, des cernes apparaissent sous les yeux, Dom Jean devient mari et papa, et c'est un auteur publié.

Esthétiquement, même si j'ai un peu de mal avec les archétypes, même si les ambiances de ce tome de 2003 renvoient plutôt au début des années 1990, j'apprécie quand même la maturité du dessin, et les couleurs contrastées.

Mais Monsieur Jean, je trouve, est une série qui s'installe un peu trop. Les auteurs dessinent sur du très long terme. Les personnages ont une durée, mais paradoxalement ils n'ont pas de fin : on les rend vivants, on les ancre dans un quotidien ressemblant au maximum au quotidien dans le monde réel (une manifestation contre la réforme des retraites passe en bas dans la rue)... mais on n'admet pas un instant que cette vie puisse avoir une fin.

A cet égard le thème de cet épisode est édifiant : Monsieur Jean vient de laisser son ancien appartement à un ami pour emménager dans un nouvel appartement en famille. Nostalgique, il pense à son ancienne vie et la relie à ses grand-parents. Effrayé par son nouvel environnement, il passe la moitié du tome prostré sur son lit, en position fœtale, à faire des rêves hautement symboliques. Le locataire précédent est mort en ne laissant derrière lui que quelques objets du quotidien. Monsieur Jean, alors, réfléchit à sa propre finitude...

Mais par la nécessité de l'effet "épisode", cette interrogation intime est étouffée dans l'œuf, et disparaît aussi soudainement qu'elle est apparue : Monsieur Jean est immortel et ses auteurs veulent continuer d'en vivre, quitte à faire l'album de trop. Comme un épisode de XIII qui sort un mardi 13 novembre, à quand deux épisodes de Monsieur Jean par an, le 24 juin et le 27 décembre ?


56 pages, coll. Expresso Dupuis - 9,80 €
Charles Berberian est ici : http://www.myspace.com/halfnightmusic

24 novembre 2007

(BD) Little Lit, 2 : Drôles d'histoires pour drôles d'enfants

C'est le second tome de la série des Little Lit compilée et mise en page par Art SPIEGELMAN et Françoise MOULY. La couverture est de Charles BURNS, auteur de Black Hole, et ces quelques soixante quatre pages contiennent des histoires, jeux et scénarii de Maurice SENDAK, Jules FEIFFER, Paul AUSTER, Lewis TRONDHEIM, Claude PONTI, Crockett JOHNSON et autres Kim DEITCH ou Jacques DE LOUSTAL...

Pour ce qui concerne la présentation, c'est exactement le même principe et le même format que pour le premier tome : très grand volume, lourd aux pages épaisses, beaucoup de couleurs et des styles très très très variés.

Parmi les histoires que j'ai aimées : "Les Multiples moi de Selby Sheldrake" de Art Spiegelman, qui ouvre le bal. Puis "Bébé Céréales Keller", une double page très profonde sur la vie, l'appétit et la mort signée Maurice Sendak.

Parmi les jeux, "L'Incroyable labyrinthe" de Lewis Trondheim est tout simplement... incroyable ! On pense à M.C. Esher et on s'amuse à aller au bout de tous les culs-de-sac. La "Drôle d'image" de François ROCA n'est pas mal non plus : poétique comme un tableau de Magritte, esthétique comme une pleine page de Chris Ware, elle fait référence au travail de Art Spiegelman, comme un clin d'œil à l'initiateur de tout ce beau travail là.

Ça date de 2001 et ça a été traduit en 2005. J'espère qu'il y aura d'autres tomes. Aux U.S.A. c'est déjà le cas.


64 pages, éd. Seuil - 15 €
Le site officiel : http://www.little-lit.com/
Un plus long article par ici : http://legenepietlargousier.com/

(BD) Le Réducteur de vitesse

« Après La Révolte d'Hop-Frog (sur un scénario de David B.), unanimement salué par la presse et titulaire du Totem BD 97, délivré par le salon du Livre de Jeunesse, à Montreuil, Christophe Blain livre un long récit étonnant, riche en péripéties drolatiques et émouvantes. Surtout, Le Réducteur de vitesse est l'expression vivante et parfaitement maîtrisée d'une aventure passionnément humaine. »

Voilà pour le "pitch", comme on dit à la télé ou à la radio. C'est le texte d'introduction d'un dossier de 8 pages qui précède la B.D. Dossier illustré de croquis, d'ébauches, et d'extraits d'entretiens avec Christophe BLAIN.

Un jour une amie m'a fait observer que c'était le propre des œuvres d'art contemporain que de ne pas pouvoir se passer d'un discours d'explication, ou d'introduction. L'art contemporain ne peut pas se passer du langage. Vous voyez l'idée ?

Alors voilà, nous y sommes dans cet art contemporain de la B.D., où l'artiste lui-même est le premier à s'expliquer, où l'on peut lire des analyses très savantes, du type « Mes modèles ont été les bandes dessinées des années soixante - soixante-dix, telles que Lucky Luke où les premiers Blueberry, dans lesquelles les couleurs sont sacrément osées. »

Bon, concrètement cette aventure passionnément humaine est surtout un long récit, 80 pages. J'ai refusé de lire l'introduction/justification avant de lire la B.D., et après la lecture je n'en avais plus la moindre envie.

C'est L'HISTOIRE de deux appelés dans la Marine, un océanographe, le personnage principal, et un écrivaillon, tous deux complètement inadaptés à la vie à bord. A quai, encore, ça peut aller. Mais dès que "Le Belliqueux" prend la mer, ils ne font plus que vomir.

On retrouve ici les thèmes et les ambiances récurrents chez Blain : la crainte de la mort, le manque de courage, la maladie qui amène des délires visuels, les relations viriles dans un groupe, l'insoumission au "chef". Je ne sais pas si c'est un hommage à Lucky Luke, mais le traitement des ombres et des couleurs renvoie cette B.D. de Blain... à d'autres B.D. de Blain, avant tout.

Publiée en 1999 après un premier succès, cette B.D. s'inspire apparemment du service militaire de l'auteur, tout en situant l'action à une époque plus lointaine, où les carrières militaires avaient du sens. L'histoire est lente et répétitive ; l'action, déjà aussi peu tendue qu'un string détendu, est interrompue par des anecdotes hautement allégoriques, comme celle du petit chien fabriqué avec une serpillière et des bouts de balai... Le récit principal, lui-même, ne prend sens qu'à travers un gros symbole : celui d'un taille-crayons qui cause le démantèlement du plus gros navire de guerre de la flotte.

Une jolie histoire, sans plus. Bien dessinée, c'est certain. Mais au-delà... même un dossier pédagogique ne suffit pas à faire de cette B.D. un essentiel du genre.


80 pages, coll. Aire libre - 14 €

22 novembre 2007

Jacques le Fataliste et son maître

Ah, que c'est bon de se re-relire un classique ! Surtout quand c'est un classique licencieux... et pour ça, Denis DIDEROT est notre homme...

Mais qu'il est difficile de dire pourquoi l'on aime un classique ! C'est pourquoi, faute de mieux pour le moment, rendez-vous dans les commentaires pour quelques lignes dans le texte.


308 pages, coll. Hatier poche - 5 €

(BD) Love Hotel

Loce Hotel, publié en 1993 est une collaboration entre Fred BOILET et Benoît PEETERS. Le premier est un dessinateur très talentueux et un scénariste doué pour l'intime, passionné du Japon, amant fantastique de l'érotique Aurélia Aurita. Le second m'est inconnu.

L'HISTOIRE. David Martin, médiocre employé du Ministère des Sports (ou d'une entreprise multinationale liée au sport, on ne sait pas), supplie sa collègue de lui céder une mission au Japon. Non pas qu'il veuille faire de la politique ni se torcher la tronche aux frais de l'ambassade de France à Tokyo, mais il a rencontré une Japonaise de 17 ans, Junko, qu'il compte retrouver là-bas. David une fois arrivé annule la moitié de ses rendez-vous et décommande rapidement l'autre moitié, sous des motifs bidons. L'ambassade devient furieuse, ses supérieurs et collègues aussi. La meilleure façon de vivre avec ça est de ne pas chercher à savoir.
David rejoint donc Junko, mais la passion attendue n'est pas au rendez-vous. Junko, trop jeune, est enfermée dans les convenances de la société japonaise. Et David, en décalage permanent par rapport à cette société, passe son temps à résoudre des problèmes de timing, d'argent, d'endroits introuvables. David Martin est par deux fois comparé à Antoine Doinel. Rappelez-vous en effet les amours ennuyeuses d'Antoine avec une Japonaise dans Domicile conjugal. Mais ici on est plus proche des Salades de l'amour que de L'Amour en fuite. Comprenne qui peut.

Le trait est assez pâteux et la case est chargée ; tout ça n'a rien d'agréable pour les yeux. A certains endroits seulement, j'ai retrouvé le réalisme très particulier, extrêmement poétique, que je connaissais à Boilet. Le Japon moderne n'est pas la patrie du dépouillement mais de l'opulence, et la sexualité des jeunes écolières fait partie des marchandises disponibles.

J'ai trouvé le scénario confus et peu crédible. J'ai apprécié certains moments où le dessin capte des impressions qui ne pourraient passer par les mots. Finalement tout ça se termine un peu comme un mauvais manga érotique d'Alex Varenne. Un sujet plutôt intéressant au service d'un livre qui ne l'est plutôt pas.


106 pages, éd. Casterman - 19 €

(BD) Peep show

Avec un titre comme ça, vous allez probablement être très nombreux à venir jeter un œil... Je rappelle aux pervers de tous poils qu'une Quinzaine du Q les attend depuis cet été...

Bien... Nous voilà donc de nouveau entre lecteurs. La crème des pervers en quelque sorte.

Joe MATT (né en 1963) est un auteur de comics contemporain, il est américain et côtoie, si on l'en croit, d'autres auteurs contemporains comme Seth ou Chester Brown. Si vous connaissez un peu l'œuvre de Seth, alias Gregory Gallant... eh bien sachez que le travail de Joe Matt n'a strictement rien à voir !

Peep show est une série de comics que Joe Matt a d'abord publié au format fanzine, comme Seth pour Palooka Ville ou Kevin Huizenga pour "Or Else". Beaucoup d'auteurs, en particulier ces auteurs publiés chez Drawn & Quarterly, ont cette habitude depuis des années. Il ne faut donc pas s'étonner si au troisième chapitre, Joe Matt cite la publication des deux premiers en volumes séparés. Ce volume de 2001, qui compile les cinq premiers numéros de Peep show, avait été publié aux U.S.A. sous le titre The Poor bastard. Mais au fait que raconte Peep show ?

L'HISTOIRE. Elle est à la fois aisé et difficile à résumer. C'est le quotidien d'un personnage autobiographique, dessinateur de comics assez crus et autobiographiques, d'un type qui approche la trentaine et voit son crâne, déjà, se dégarnir. D'un amoureux pitoyable parce qu'un tantinet obsédé par toutes les filles avec qui il ne couchera jamais. Joe Matt, le personnage éponyme, est donc l'ami de Seth et de Chester Brown, deux autres auteurs de comics qui ne connaissent pas encore le succès de Joe, mais qui ne s'en portent pas plus mal. Car le relatif succès de Joe ne l'empêche pas d'être perpétuellement malheureux. C'est un bon gars, mais plaintif et tellement égocentrique. Ses amis, Seth surtout, ne cessent de le ramasser à la petite cuiller. Joe s'acharne à rattraper celle qui va ici devenir son ex. Il est pathétique et instable, la supplie puis l'insulte, lui fait sauvagement l'amour puis lui gueule dessus.
En bref c'est un mec.

T., B., G., P. et vous autres les quelques mecs qui lisez ces lignes, je vous jure que ce type va vous plaire. Lire les mésaventures de Joe, ça permet de se regarder un peu de l'extérieur, de se marrer, d'extérioriser quelques pulsions sans blesser personne. Evitez juste de vous fendre la poire trop ouvertement, sinon vous allez attirer l'attention. Vous savez comment ça se passe. Non, franchement : faites-vous plaisir, mais gardez ça pour vous.

Ben voilà en somme, Peep show c'est le jardin secret de nous-les-jeunes-hommes. C'est comme regarder nos actes, nos pensées et nos penchants les moins glorieux par le petit bout de la lorgnette. Les filles ont Aude Picault ; il y a même des types qui adorent ça. Nous, nous avons Joe Matt. On ne perd pas au change. C'est bon d'être un mec.


171 pages, éd. Humanoïdes associés - 13,90 €
La page de Joe Matt sur Myspace : http://www.myspace.com/josephmatt
Ce cher Google nous propose pour les mots "peep show" beaucoup de site pornos, forcément, mais aussi un très beau site anglais de design, par ici : http://www.peepshow.org.uk/

21 novembre 2007

Messager

Voilà encore un de ces romans destinés aux jeunes lecteurs et dont on est étonné qu’il leur semble réserver… Dès les premières pages, le récit et le style de Lois LOWRY vous envoûtent et vous retiennent au creux des lignes.

Matty vit à Village, chez un vieil aveugle dont le vrai nom (que lui a donné la communauté et qui révèle une caractéristique de sa personnalité profonde), est Visionnaire. Matty n’a pas encore reçu son nom. Il espère que ce sera Messager car c’est lui porte les messages aux autres communautés, de l’autre côté de Forêt. Forêt… il est le seul à la traverser sans appréhension, sans avoir peur qu’elle ne l’agresse avec ses ronces parfois dangereuses et ses lianes capables de retenir quelqu’un prisonnier avant de l’étrangler.

Mais depuis quelque temps, une drôle d’ambiance envahit Village : insensiblement, certaines personnes changent… il y a même un groupe d’habitants qui réclame la fermeture des frontières, pour que l’on n’accueille plus les migrants. Pourtant, cette hospitalité est légendaire, c’est elle qui fonde Village : tous ses habitants viennent d’ailleurs. Le plus souvent, ils ont été chassés violemment par les leurs, d’autres ont fui une misère devenue insupportable. Et puis il y a ces séances de troc : ça aussi ça a changé. Il s’y passe des choses bizarres, que Matty veut essayer de comprendre…

Messager, ce n’est pas vraiment un roman de science-fiction, ni même d’anticipation. La façon dont l’auteur a choisi de nommer les lieux et les êtres, relève plus de la fable. En fait, on peut appeler ce récit un roman-fable : il est porteur, comme son héros, d’un message qui amène le lecteur à réfléchir sur le monde dans lequel il vit, et c’est aussi un roman complexe autour de personnages qui ont une personnalité et une psychologie plus recherchée que dans le récit court de la fable.

Et, le moins qu’on puisse dire, c’est que ce double objectif est atteint : le lecteur est transporté dans un monde si lointain, et pourtant si proche…


192 pages, coll. Medium de L'Ecole des Loisirs - 10,50 €
Le blog de Lois Lowry est par ici : Lowry updates
Une lectrice du BàL

19 novembre 2007

(BD) Erminio le Milanais

Ça y est : j'ai enfin lu hier soir Erminio le Milanais dessiné par Erwann SURCOUF.

Eh oui, je suis lecteur depuis longtemps de Double Plus Bon, fanatique de l'homme à la tête noire, et je me suis fait offrir Erminio, ce joli grand tome en noir et blanc sur papier glacé, il y a longtemps, longtemps !

La musique du trailer ci-dessous n'ajoute rien à l'affaire, mais elle n'est pas étrangère pour autant à l'ambiance de cette B.D. Une cloche de village résonne au loin... les routes de campagne sont sinueuses, poussiéreuses... le climat est chaud, aride... les gens sont rudes et superstitieux, ils n'aiment pas la nouveauté.

L'HISTOIRE. Ça se passe dans les années 50, en Sicile. Un jeune instituteur arrive de Milan pour prendre en charge la classe des garçons du village. A peine arrivé, le voilà confronté au Maire, personnage lugubre, violent, étroit d'esprit et despotique, qui lui promet de repartir bien vite. Mais Erminio fait intervenir le recteur en personne, un ancien camarade de fac. Alors voilà son début de carrière placé sous la protection politique du gouvernement.
C'est la jeune sœur du Maire, la belle Anita, qui enseigne dans la classe des filles. Or Anita, mariée trop tôt à un bon gars du village, ne rêvait que de l'arrivée d'un beau jeune homme comme Erminio, instruit, curieux, espiègle comme elle l'est.
Leur relation reste longtemps secrète aux yeux des adultes, mais pas à ceux de tous les enfants.
C'est le fils du Maire qui raconte l'histoire de Erminio, à notre époque, dans une lettre écrite à un autre ancien élève de Erminio.

Le dessin de Erwann Surcouf est extrêmement beau et colle absolument à l'atmosphère posée ici, à l'époque de l'action, au climat de tension psychologique. C'est un trait épais mais précis, chaque case ayant l'air d'une palette, le blanc est tellement dense qu'on le croirait cassé, le noir bien plus profond que ne le donne à penser l'image ci-contre.

L'histoire d'amour entre Erminio et Anita compte parmi les plus belles pages du volume. Les convictions politiques, sociales et avant tout pédagogiques de Erminio en font, dans les yeux du prof que je suis, un personnage des plus attachants, c'est certain. Les thèmes abordés sont très bien mêlés : la superstition, les traditions, la religion bigote et ses processions absurdes, la petite politique et le pouvoir despotique, le handicap, la vieillesse, l'amour impossible... Tant de choses en aussi peu de pages, et pourtant l'univers d'Erminio est tellement bien rendu ! En deux pages on se croit en Sicile dans ces années-là !

Je regrette simplement que la fin de l'histoire soit un peu bâclée : A. LAPRUN et J. BEHE, les scénaristes, veulent en dire trop, et ne savent pas mettre un terme à leur histoire au moment opportun. Peut-être, comme nous, n'avaient-ils plus envie de lâcher leurs personnages ?


136 grandes pages, éd. Vents d'Ouest - 17,99 €

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Cette vidéo est issue du Blog d'Erwann Surcouf

La lettre déchirée

« Il faut varier les prétextes, les tactiques. L’une consiste à partir d’un rire irrépressible dès les premières lettres du texte. Tenter de recommencer l’expérience, témoigner de sa bonne volonté, reprendre au début. Bégayer d’hilarité, se tronquer d’une lettre ou deux, lêcher au lieu de lâcher, substituer un rôt à un nôtre, s’arrêter à miche-main du mot pour lui faire dire autre prose : improviser avec aplomb, à partir de quelques lettres piochées ici et là. Et comme il tombe rarement sur le mot juste, provoquer parmi ses camarades une onde de sympathie afin que le professeur, à son tour gagné par la bonne humeur, ne puisse rien lui reprocher. Stéphane a travaillé son rire. Il a longuement étudié les comiques à la télévision. Il n’a pas honte de son corps, il ouvre la bouche très grand et sort toutes ses dents, s’il le faut. Il n’a pas peur de se plier en deux et de s’écrouler sur sa table. Il rit à s’en faire mal au ventre, aux oreilles. Il rit jusqu’aux larmes. Il rit jusqu’à ce que, derrière ses paupières embuées, il juge qu’il a assez ri. Alors il cesse progressivement, il laisse refluer l’hilarité. Quelques derniers soubresauts, un dernier soupir : encore sauvé, encore une partie de gagnée. »

Stéphane, 13 ans, a d’autres tours dans son sac : maladies feintes, quinte de toux subite, oubli du livre, texte mémorisé depuis la lecture de la veille, livre ouvert à la mauvaise page qui soudain, dans la panique, tombe par terre si bien que le tour passe à un autre élève… Personne ne sait qu’il ne sait pas lire : ni son copain Adrien, ni ses professeurs, ni sa mère. Jusqu’à présent, ces tactiques qui n’ont jamais failli. Jusqu’à présent…

Un roman de Ella BALAERT, bien écrit, sans jugements hâtifs, qui peut donner des frissons aux parents comme aux profs, et peut-être, rassurer quelques enfants qui n'auraient que des difficultés à lire…


120 pages, coll. Castor poche - 4,20 €
Une lectrice du BàL

18 novembre 2007

(BD) Cycloman

Charles BERBERIAN (textes) et Grégory MARDON (dessin) ont signé en 2002 ce tome assez épais en noir et blanc. C'est une sorte d'hommage aux superhéros de DC Comics, le magazine américain qui a fait rêver tant de gosses et qui a véhiculé tant de valeurs patriotiques durant la Guerre froide.

L'HISTOIRE. Emile est un gars qui ressemble au héros de Pilules bleues. Physiquement, donc, il tient (un peu) de Corto Maltese ; psychologiquement, ce serait plutôt Monsieur Jean, quand même. Il a une copine, Géraldine, qui m'évoque quant à elle l'autoportrait de Marjane Satrapi ou bien encore Jeanne Picquigny, mais en moins barrée.
Bref, pour aller à une fête costumée, Emile se trouve un costume de superhéros. Cycloman, vous connaissez ? Paraîtrait qu'il est plus fort que Superman et plus mystérieux que Batman. Quoi qu'il en soit, ses aventures n'ont pas duré longtemps, d'où le costume en soldes.
Là où ça devient étrange, c'est que la frontière entre la réalité et la fiction n'est pas bien nette (l'est-elle jamais ?), et que cette armure de Cycloman est en fait un joujou de l'armée américaine.
Pendant la soirée costumée, Lara Croft vient appuyer sur un bouton de l'armure d'Emile, et Emile se retrouve enfermé dans son armure, subissant les pulsions de sauveur mégalo programmées dans les circuits électroniques de son costume.

Voilà une B.D. très bien dessinée, j'aime vraiment ce trait qui n'est pas bien original mais qui paraît très mâture. Quelques scènes de délire ou d'ébriété font même preuve d'une certaine inventivité visuelle. Ça n'est pas Chris Ware ni Craig Thompson, mais... Emile, avec ses faux airs de Charlie/Waldo, a des expressions faciales variées et qui suffisent à faire sourire. Tout ça est dans un beau noir et blanc. Pour le reste, l'histoire tombe un peu à plat dans la mesure où nos deux auteurs ne choisissent jamais franchement entre hommage et pastiche.

Mais bref : ça se lit bien, c'est distrayant et grand public. C'est déjà pas mal, non ?


154 pages, éd. Cornélius - 18,95 €

Le Fer et la soie

Voilà un livre qui est pour moi une véritable découverte. Mark SALZMAN y fait le récit, avec beaucoup d’humour et d’émotions, de ses deux années passées dans la province chinoise du Hunan, à Changsha, en 1982-1984. Ce jeune enseignant d’anglais surprend tous les habitants, même les intellectuels. D’abord c’est un Blanc, ce qui a pour effet immédiat de tétaniser chaque Chinois qui n’a jamais rien vu de pareil. « Et en plus il parle ! »… le chinois.

Dans ce récit, chaque rencontre, qu’elle soit durable ou éphémère vaut son pesant d’humour et de tendresse. Pan Qingfu, aux sourcils si expressifs, champion national de wushu, est à la fois le maître exigeant du jeune Américain, mais il est aussi son élève, non moins intransigeant : « il faut être honnête, je préférais les moments où il m’enseignait le wushu à ceux où il m’enseignait la façon dont je devais lui enseigner l’anglais. »

C’est un voyage que nous livre le narrateur, mais ce voyage ne se fait pas de ville en ville, mais de rencontre en rencontre. Certaines d’entre elles trahissent une Chine qui, dans le discours, proclame l’Ouverture, mais qui en réalité, est encore ancrée dans la dictature communiste très méfiante à l’égard des pays occidentaux. En effet, les employés de bureau sont souvent enclins à jouer à « inventons un nouveau règlement pour nos amis étrangers ». Même certains professeurs d’université sont emplis du discours propagandiste du Parti : la bombe Hiroshima ? les Américains ne l’ont balancée que pour faire croire qu’ils étaient les vainqueurs, alors que la Chine avait déjà vaincu le Japon par la 8e colonne ! Les journaux occidentaux disent le contraire ? Evidemment : les journaux là-bas sont rédigés par des capitalistes, alors qu’en Chine, ils sont rédigés par le peuple, pour le peuple. Or, comment le peuple pourrait-il se mentir ?

D’autres personnes semblent moins aveugles mais s’abstiennent de toute critique à l’égard du pays. Ainsi, un passionné de littérature prétend impubliables la plupart des œuvres récentes parce que contraires à la philosophie socialiste du pays. Pourtant, ce professeur a lu ces livres d’une traite, et demande même au jeune Américain la faveur de garder Le Monde selon Garp, de John Irving…

Encore un récit publié en collection Jeunesse alors qu’il ravirait aussi une quantité d’adultes…


D’autres romans évoquant la Chine : Dai Sije, Balzac et la petite tailleuse chinoise (sur la Révolution Culturelle), Le complexe de Di (un psychanalyste chinois de retour en Chine…)
346 pages, Gallimard coll. Page blanche - 10,50 €
Une lectrice du BàL

(BD) Ghost world

Attention ! Attention ! Cette B.D., au contraire de la précédente, m'a semblé à la fois très contemporaine ET très juste. Ghost world est une œuvre de l'Américain Daniel CLOWES, publiée pour la première fois en un volume en 1997 chez Fantagraphics Books, ces types qui sont sur un créneau proche de celui de Drawn & Quarterly... mais en mieux.

Ghost world a donné lieu à un film présenté en compétition au 27e Festival du cinéma américain de Deauville. Ghost world (le film) en est reparti avec le Prix du jury et celui d'interprétation décerné à Thora Birch. Le scénario a été écrit pour moitié par D. Clowes, et pour moitié par le réalisateur, Terry Zwigoff, qui avait déjà réalisé auparavant un documentaire passionné sur Robert Crumb, l'un des pères géniaux de la B.D. américaine contemporaine. Dans le film, Enid est donc jouée par Thora Birch et Rebecca par une jeune actrice du cinéma indépendant américain : une certaine Scarlett Johansson. Le film date de 2001.

Il faut bien dire que dès les premières pages, Enid et Rebecca inspirent pas mal de sympathie : ce sont deux filles qui sortent du lycée, qui font preuve de pas mal de recul vis-à-vis de leurs congénères et d'une franche ironie face aux adultes. Elles ne se commettent pas, apparemment, dans une société qui leur impose un look, une pensée, une culture uniforme et blafarde. Elles ne suivent aucun des derniers régimes prônés en couverture des magazines féminins, leur unique ami masculin est un gars effacé, elles ressassent leurs souvenirs d'enfance communs.

Mais petit à petit, au fil des pages, leur bavardage incessant, sans crier gare, devient de plus en plus sentencieux : elles ont finalement un avis sur tout et tout le monde, s'attardent souvent aux apparences et se vantent de savoir distinguer le bon goût du mauvais. Enid, en particulier, se montre très corrosive à l'égard de son entourage... mais n'avoue pas à Rebecca qu'elle est en train de préparer un examen d'entrée dans une grande université, loin du patelin. Quand son amie apprend la nouvelle, elle se sent plutôt trahie, forcément.

Le style de Daniel Clowes est quelque part entre Seth et le Tronchet de Raymond Calbuth. Le trait est en noir sur fond blanc, mais toutes les ombres sont dans un ton verdâtre proche du glauque (même si la couverture est bleue). La population locale, vue à travers les yeux des deux ados, hérite de traits caricaturés, grossis façon Robert Crumb.

Dans le film, le tempérament de Enid est beaucoup plus "artiste". On la voit dessiner, et ses dessins sont justement réalisés par la fille de Crumb, qui avait alors le même âge que le personnage. Dans cette édition française, un petit dossier de 16 pages donne tout un tas de précisions sur les conditions dans lesquelles la B.D. culte est devenue... un film primé !

Je vous ai dit que j'ai adoré, ou bien vous avez compris sans que je le dise ?


96 pages, coll. Vertige Graphic - 15 €

17 novembre 2007

(BD) Blonde platine

Julie et Christophe ont accueilli récemment un responsable des éditions Drawn & Quarterly, dont je vous parle depuis le 24 mars 2006, dans leur sympathique émission Dans ta bulle !. Et le nom d'Adrian TOMINE (né en 1974) est apparu dans leur entretien comme celui d'un de leurs principaux auteurs d'aujourd'hui. Curieux hasard, j'avais failli acheter Summer blonde sur le site web de l'éditeur quelques jours avant d'entendre son nom... alors quand j'ai trouvé la version française dans les bacs de ma médiathèque attitrée, je n'ai pas hésité.

Blonde platine, en bon français, est un recueil de quatre histoires contemporaines qui se déroulent sur la côte Ouest, plus précisément à Berkeley, à côté de San Francisco. Les quatre histoires mettent en scène des personnages différents, bien qu'ils pourraient tous se côtoyer. Ce sont essentiellement des étudiants faussement festifs et de jeunes actifs ennuyés, ou dépassés par la vie d'adulte qu'ils ont pris en pleine poire au sortir de leur adolescence.

Dans "Alter ego", le personnage anti-héros est un écrivain qui peut avoir la trentaine et qui est en manque de créativité. Chaque homme porte en lui un roman génial ; le sien était médiocre, et c'était son premier roman. A la recherche d'une camarade de lycée qui l'a toujours ignoré à l'époque, il ne trouve que la jeune sœur de celle-ci, encore lycéenne, et se complaît à la séduire par esprit de vengeance.

Dans "Blonde platine", l'histoire éponyme, un trentenaire dépressif, frère jumeau du précédent, poursuit une jeune caissière dans les rues de Frisco, espérant lui faire sortir, un jour, plus de trois mots consécutifs, qui formeraient une phrase... le début de quelque chose, quoi. Mais non.

Dans "Alerte à la bombe", un jeune lycéen introverti découvre l'amour par accident grâce à une camarade un peu plus à l'aise dans ses baskets. Le principal thème, ici, c'est ce qui fait qu'on se trouve des affinités provisoires avec untel ou untel, alors qu'on partage des choses beaucoup plus essentielles avec des personnes qu'on n'imagine tout simplement pas approcher un jour.

Ces trois histoires sont au mieux banales, au pire ennuyeuses. Elles s'ancrent à fond dans une société américaine dont nous ignorons le degré de puritanisme. La thèse manifestement soutenue par Tomine est que la jeunesse américaine est dépravée : alcool, drogue, réunions sordides, expériences sexuelles au goût provocateur mais dont personne ne sort grandi. Je sais : Tomine n'a pas l'air d'un auteur à thèse, mais pourtant cette petite morale c'est ce qu'on retient de la lecture des trois histoires résumées plus haut. Et puis, comme dans des nouvelles, Adrian Tomine joue l'effet de chute. Alors pour moi, c'est quand même un auteur "à morale". Entendez la morale de cette histoire..., mais aussi cette histoire est-elle morale ?

La troisième histoire du volume est la seule qui vaille à mes yeux. Elle s'intitule "Escapade hawaïenne" et comme par hasard, c'est la seule des quatre où le personnage principal n'est pas un homme de l'âge de l'auteur, mais une jeune femme. Cette histoire dit la solitude d'une jeune femme face aux hommes, ses conflits face à sa mère dont les valeurs sont ancrées en Asie, son inaptitude à se relever d'un revers professionnel, sa crainte de confirmer tout le bien qu'on attendait d'elle il y a encore quelques années, ses complexes à être un peu "enveloppée", à ne pas être dégoûtée par les hommes plus âgés. Lorsqu'elle est virée, Hillary Chan passe plusieurs semaines isolée dans son appartement à regarder par la fenêtre du deuxième étage. Elle observe avec mépris les passants, eux qui participent à tout ça, les corrompus de l'entreprise. Ça m'a rappelé Taxi Driver, pas moins. Et j'ai apprécié qu'en prenant du recul, Adrian Tomine nous parle enfin un peu de lui. C'est le seul récit à la première personne.

Finalement, Adrian Tomine est un peu descendant de Hergé. D'abord, son trait n'est pas fameux : Kevin Huizenga fait un dessin comparable mais il s'implique dans son œuvre avec tellement plus de talent... Ensuite, Tomine se mêle de morale à la manière de quelqu'un qui se permet de se sentir différent quand ça l'arrange. Il a commencé très tôt à publier Optic Nerve, sa revue. Blonde platine témoigne d'un passage compliqué à l'âge adulte. Croyant montrer le malaise des autres, il montre surtout, je trouve, sa suffisance. Car au fond ça ne vole pas haut, esthétiquement ça ne casse pas des briques rouges, et puis en plus c'est mal traduit.

Bref, Adrian Tomine pour moi c'est la révélation qui a fait « plouf ! »


132 pages, éd. Seuil - 15 €

Brouillard au pont de Tolbiac

« Un salaud mijote des saloperies. Viens me voir à l’hosto. Salpêtre, salle 10… Je t’expliquerai comment sauver la mise à des copains. Fraternellement, Abel Benoît. » Voilà la bafouille que reçoit Nestor Burma. Soit. Mais qui est Abel Benoît ? Le fameux privé ne connaît personne qui réponde à ce blase-là.

En se rendant à la Salpêtrière, une bombe gitane l’accoste : « N’y allez pas, c’est inutile ».
- Inutile ? dis-je. Et pourquoi ?
Elle avala péniblement sa salive. Les muscles de son cou se bandèrent. Sa poitrine se souleva, tendant davantage la laine de son tricot. Dans un murmure, elle prononça trois mots presque inaudibles, trois mots que j’ai souvent entendus au cours de ma carrière, trois mots qui forment le fond habituel de mes aventures, trois mots que je devinais lorsqu’ils passèrent ses lèvres plutôt que je ne les perçus, et que je lui fis répéter, je ne sais pourquoi.
- Il est mort, dit-elle. »


Ce n’est qu’en observant le blair un tantinet de traviole du mort que Nestor Burma reconnaît un ancien camarade anarchiste, un vieux copain. Voilà qui le replonge dans les souvenirs fumeux et flous de sa jeunesse… Mais le bifton reste tout aussi brumeux. Alors Burma se met à arpenter les rues du 13e, pour tenter de percer cette énigme, et ce brouillard glacé, « hostile, fumeux et dégueulasse (...) qui a pris possession du quartier ».

On retrouve dans la langue de Léo Malet l’alliage subtil de l’argot et du langage littéraire, un mélange des registres passant du tragique (le sort de la belle Bélita Moralès) au parodique (le portrait de Dolorès, puis la lutte entre cette Gorgone au fiass démesuré et le détective, qui ne parvient pas à se dépêtrer de ces chairs molles et emprisonnantes).

Les péripéties s’enchaînent, entraînantes et souvent drôles. Le narrateur, Nestor Burma, a l’humour des gens à qui on ne la fait plus, à la fois noir et détaché, parfois caustique, et aime surprendre son lecteur, par l’énonciation brutale de nouvelles actions ou de nouveaux indices, ou par la tendresse qui se dégage des évocations des gens aimés.

Côté personnage, Nestor Burma est un descendant des durs à cuir américains à la Hammett, et un aïeul du Fabio Montale de Izzo : il est à la fois désabusé, endurci par son métier , et révolté quand le respect de l’humain est bafoué sans scrupule.

Comme dans les romans noirs, le poids de la ville, ou plutôt, ici, du quartier est prédominant : le roman se fait aussi témoin social des inégalités, de la misère des petits métiers aujourd’hui disparus : marchande ambulante de fleurs, chiffonnier, marchand receleur...


160 pages, coll. Pocket classique - indisponible
Ce billet est proposé par une lectrice du BàL

16 novembre 2007

La Vénus d'Ille

Mais... Mais... MERIMEE ?!!

Ben oui, pourquoi non ? Prosper est un fameux novelliste français du début du XIXè s. Il a essentiellement commis Carmen, adapté à l'opéra par Georges Bizet en 1875, et quelques nouvelles fantastiques, parmi lesquelles La Vénus d'Ille, composée en 1837.

Un narrateur vaguement archéologue (comme dans Carmen) se promène au pied du Canigou (pas la bouffe pour chiens, l'autre). Recommandé auprès de Monsieur de Peyrehorade, le Parisien est accueilli comme tel à Ille, puis à Puygarrig, deux villages du Roussillon. Avant d'arriver, sur un chemin surplombant la localité, son guide catalan lui raconte comment M. de Peyrehorade a accouché une Vénus de terre(1) quelques semaines plus tôt.

La déesse de l'amour fascine et effraie tous les gens alentours. Son propriétaire s'improvise exégète et pérore autour de son origine. La Vénus d'Ille porte dans sa chair de métal des inscriptions mystérieuses, dont un

« CAVE AMANTEM »

... qu'il faut traduire par « Prends garde à toi si elle t'aime. ». Tiens ! ça me rappelle un air de Bizet cette chose-là...

Peyrehorade doit marier son fils, épais plouc, à une belle jeune femme qu'il ne mérite pas : « Mlle de Puygarrig avait dix-huit ans, sa taille souple et délicate contrastait avec les formes osseuses de son robuste fiancé. Elle était non seulement belle, mais séduisante. J'admirais le naturel parfait de toutes ses réponses ; et son air de bonté, qui pourtant n'était pas exempt d'une légère teinte de malice, me rappela, malgré moi, la Vénus de mon hôte. »

C'est dit ! Et Peyrehorade père organise la noce le vendredi parce que, dit-il, c'est le jour de Vénus. Mme Peyrehorade, jalouse, ne cesse de dire du mal de Vénus et veut la fondre pour en faire une cloche. Quelle cloche !

La suite serait délectable, malheureusement je ne peux pas la dire, et c'est regrettable, ça nous aurait fait rire un peu...

Un câlin métallique, une mort écrasante, une bizarre nuit de noces à trois, et une vieille décrépite qui fait fondre sa cloche. Je n'en dirai pas plus.


(1) Pas une Vénus en terre : une Vénus de terre... en fer (enfer !)
34 pages, coll. Librio - 2 € (autrefois 10 F)

14 novembre 2007

L'Enfant multiple

Andrée Chédid place souvent ses personnages face à la mort, pour les forcer à entrer en lutte contre toute fatalité et résignation. Dans L’Autre, un vieil homme est persuadé que le jeune touriste de l’hôtel qui vient de s’effondrer est encore en vie ; dans Le Sixième Jour, il faut tout l’amour d’une grand-mère pour tenter de sauver son petit-fils du choléra ; dans Le Message, une jeune fille blessée par un tireur embusqué veut à tout prix faire parvenir un message d’amour à l’homme qu’elle aime.

L’Enfant multiple traite du même thème, mais cette fois, la mort est derrière : c’est un travail de deuil que doit faire le jeune héros : deuil de ses parents, de son pays, de son bras arraché lors d’une explosion à la voiture piégée. Or, Omar-Jo n’accomplira ce douloureux deuil qu’en étant une sorte d’aide solaire pour les autres. Ainsi, il va convaincre Maxime, le « forain » pris de morosité, de redonner un coup de jeune à son manège, pour en devenir le cœur souvent clownesque, parfois tragique. Sa vitalité, son ubiquité, son énergie deviennent une eau de Jouvence pour ce manège et son propriétaire.

Au delà, L’Enfant multiple dénonce l’horreur de la guerre, d’autant plus cruelle quand elle est fratricide, d’autant plus vaine quand elle est due à des querelles de religion. Omar-Jo, enfant d’une Libanaise chrétienne et d’un Egyptien musulman est le symbole vivant de ce que ces religions qui se heurtent ont en commun : « Il n’y a qu’un seul Dieu : le tien, le mien, et le sien. Seules varient les façons de le vénérer…»

Si les fanatiques lisaient un peu de la littérature, voilà un livre qu’il faudrait mettre entre leurs mains…


155 pages à dévorer, coll. Librio - 2 €
Ce billet est proposé par une lectrice du BàL

12 novembre 2007

(BD) Les 7 boules de cristal

Mais au fait, aurais-je oublié de vous dire que j'ai relu un album de Tintin ? Je suis décidément en plein revival de la B.D. !

Les 7 boules de cristal se déroule en partie à Saint-Nazaire, sur les docks, et c'est en partie pour cela que j'ai acheté le volume, pourtant facile à trouver dans la bibliothèque des parents, dans la médiathèque du quartier, dans les C.D.I. Pas folles, et conscientes de leur patrimoine, les éditions Casterman proposent au moins trois éditions des Aventures de Tintin dessinées par le mythique HERGE (1907-1983), l'auteur belge francophone : une édition classique à prix moyen, une édition de luxe ("fac similé" de l'édition originale), et cette édition, au format et au prix réduits. La troisième solution est assez sympathique lorsqu'on désire avoir chez soi, sans débourser une fortune, quelques classiques de la B.D. A quand de telles initiatives pour d'autres œuvres incontournables, en particulier les B.D. de chez Dupuis ?

L'HISTOIRE : Lors d'un périple au Pérou et en Bolivie, des archéologues européens ont retrouvé la momie de l'Inca Rascar Capac. On l'apprend, comme souvent dans Tintin, par un extrait de journal dès la troisième case. En bas de la première page, toute l'intrigue est déjà annoncée, ou presque : Rascar Capac, comme Tout-Ankh-Amon, a fait graver sur son tombeau une malédiction qui ne va pas tarder à se manifester sur les archéologues venus le piller.
Tintin rejoint le capitaine Haddock et le professeur Tournesol à Moulinsart. En un rien de temps les archéologues tombent comme des mouches et la radio, le journal l'annoncent en cœur. Dupond et Dupont sont appelés à la rescousse, mais se montrent incompétents, comme à leur habitude. C'est donc à Tintin, assisté du capitaine Haddock, de résoudre l'affaire à sa manière, et d'apporter un peu de rationnel dans cet univers de superstition. Poursuivant des malfrats sous le motif qu'ils ont des visages d'étrangers, Tintin et Haddock arrivent donc à Saint-Nazaire en cabriolet jaune. Les Nazairiens reconnaîtront l'image qui sert aujourd'hui de panneau de "Bienvenue" à l'entrée de leur ville. Mais au final l'enquête fait chou blanc sur les docks de la Loire, et c'est à La Rochelle que nos deux héros retrouvent la piste qu'ils suivaient depuis Moulinsart. L'épisode se termine sur une injonction de l'auteur et de son éditeur : « Lisez la suite dans LE TEMPLE DU SOLEIL ».

J'avais essayé il y a deux ou trois ans de relire L'Oreille cassée, mais le volume m'était tombé des mains : trop de personnages, trop de texte... et des habitudes de lecture qui ont bien changé depuis l'enfance, où Tintin, Gaston, Astérix et autres Boule et Bill se lisaient sans difficultés par séries entières. Ici aussi, les premières pages surprennent, et font dire que la B.D. a bien évolué depuis Hergé. Les aventures de Tintin sont sans doute avant tout des récits mis en image. Le texte y est primordial, le dessin accessoire. Ça peut sembler un paradoxe, puisque d'aucuns ne jurent que par l'esthétique de Hergé, et font de lui un visionnaire lorsqu'il emmène ses héros sur la Lune en 1953, soit quatre ans avant le lancement de Spoutnik par les Soviets.

OUI, le dessin de Hergé est esthétique et efficace, mais tellement moins artiste et moins novateur que celui d'un Hugo Pratt (1927-1995). Hergé s'attarde avant tout à raconter, et ne s'en cache pas. Les Aventures de Tintin sont composées comme des nouvelles policières à héros récurrents : souvent attachées à des faits divers plus ou moins réels, elles ont pour principe la résolution d'une intrigue, la rationalisation scientifique des superstitions. Elles s'appuient sur un sentiment de fierté européenne, bien disparu depuis, et si elles illustrent un certain cosmopolitisme, c'est sans se départir pour autant d'un point de vue ethnocentrique : l'homme européen EST l'homme civilisé : il possède la science, la logique et la presse.

A condition d'être encore capable de lire des B.D. écrites, relire Tintin est, au-delà de toute considération historique ou politique, un petit plaisir auquel on se laisse aller comme à la dégustation d'une petite madeleine trempée dans du thé : le gâteau est devenu un peu lourd avec le temps, mais il garde le goût inimitable des plaisirs découverts dans l'enfance. Grâce à lui se redéploient tellement de moments agréables passés à lire des B.D., assis, couchés, debouts ou bien recroquevillés ; fatigués des adultes, isolés en nous-mêmes...

Rappelez-vous de Tintin, de Gaston et des autres : nous étions enfants et nous adorions ça.


62 pages, éd. Casterman - 5,95 €

08 novembre 2007

La Planète des singes

Ulysse Mérou et ses amis viennent d’atterrir sur la planète Bételgeuse, à des centaines d’années-lumière de la Terre. Et pourtant, cette nouvelle planète ressemble trait pour trait à la terre : même végétation, même atmosphère… Soudain, ils aperçoivent une empreinte de pied humain, puis une femme, nue, magnifique, en tous points humaine… En tous points ? Quelque chose diffère : elle s’effraie de leur rire, de leur parole, de leur regard… Cette femme, physiquement humaine, n’a pas plus d’intelligence qu’un animal sauvage, ni elle, ni aucun des membres de sa tribu.

Brusquement, c’est l’attaque : un vacarme assourdissant pousse les hommes à fuir vers des détonations d’armes à feu. Et stupeur : Ulysse est traqué comme du gibier par… des gorilles, habillés, et maniant le fusil avec un plaisir évident !
Ulysse se retrouve en cage, et sert de cobaye d’observation scientifique, menée par des chimpanzés. Il subit les tests pavloviens qui visent à conditionner les réflexes des hommes, ces animaux… Il lui faut attirer l’attention : mais comment prouver, malgré les différences physiques, qu’il ressemble plus aux chimpanzés qu’à ses congénères « humains » ?


Voilà un roman court, facile à lire et prenant pour qui voudrait se mettre à la Science-Fiction. La Planète des Singes est un roman de science-fiction, de cette branche de la S.F. qu’on appelle le roman d’anticipation. En effet, l’auteur projette notre civilisation dans un futur lointain (lointain ? L’action commence en l’an 2500…). S’il place l’action sur une autre planète, c’est par pudeur pour le lecteur, pour qu’il garde un peu d’espoir : la dégradation de l’humanité se produit ailleurs que sur la Terre - ouf !...

La théorie de l’évolution darwinienne, selon laquelle l’homme et le singe descendent d’une même souche qui se serait divisée en deux branches, l’une, celle des singes, stoppée dans son évolution, l’autre poursuivie jusqu’à l’homo sapiens est ici inversée. Ainsi, les singes de Bételgeuse sont devenus aussi intelligents que les hommes que nous sommes au XXème siècle. Et les hommes ? Ils sont dénués d’humanité, les hommes ne sont que des animaux sans conscience dans un corps humain.


Ce roman est troublant et donne parfois le vertige. En effet, aujourd’hui le mot humanité désigne cette particularité de l’homme à réfléchir, à s’exprimer, à rire… Dans le roman, ce mot n’existe pas. Celui qui le remplace serait peut-être « simiennité » ? Cela fait frémir…

Et si cette « simiennité » n’était qu’une suite logique de l’Évolution, à la façon de ce que décrit C.D. Simack dans Demain les chiens ?

Voilà de quoi alimenter tous les scénarios catastrophes à la mode ces temps-ci !!! Allez, dormez bien !


Pierre BOULLE, La Planète des singes
191 pages, coll. Pocket - 4,90 €
Ce billet est proposé par une lectrice du BàL

06 novembre 2007

(BD) Avalanche de gaffes

Mon billet sur Siri Hustvedt traîne un peu ; j'ai pris un mauvais pli depuis septembre, je l'avoue.

Mais qu'à cela ne tienne (hein, pas vrai ?) ! !

Ce week-end, en famille, dans le cocon bien chaud des chambres où nous grandîmes, j'ai relu deux albums de Gaston. Je veux dire deux albums de Franquin : Gaffes en gros, numéro 100 de la collection BD poche, et Le Cas Lagaffe, au format habituel.

Retrouver Gaston, c'est comme rentrer à la maison. Je veux dire celle des parents, bien sûr, parce que la mienne... ben je ne l'ai pas encore trouvée, je crois. Gaston, il porte un pull vert en laine angora, des pantoufles anti-sexe, un jean immémorial... et la tignasse de Plantu. Pour schématiser.

Quand j'étais pion, il y a dix ans, des élèves m'avaient surnommé Gaston. Allez-y, marrez-vous. Je l'ai su la dernière semaine, à l'heure où les ados, déjà nostalgiques, confient le fond de leur âme au premier venu.

Mais revenons-en à Gaston : dans Le Cas Lagaffe, il y a un nombre incroyable de ratages de signature de contrats entre Prunelle et De Mesmaeker. Et ça soulage, mon dieu, de voir Franquin s'acharner sur ce "grand patron" (comme on dit aujourd'hui) à coups de cactus, de boîtes de conserves balancées du cinquième étage par la mouette rieuse, de pots de peinture rouge censés dissuader les cambrioleurs, des griffes acérées du chat dérangé en pleine sieste dans les beaux fauteuils de la salle de réunion.

Relire Gaston, c'est aussi s'épater à toutes les cases avec le design des meubles, les coiffures et les fringues, les modèles d'autos et de motos, l'allure des flics dans la rue. Les cases de Franquin sont remplies, elles débordent, le trait n'est pas net, les détails encombrent, l'écriture devient calligraphie, change d'épaisseur, de couleur et sort des bulles.

Gaffes en gros rassemble des gags plus précoces. Prunelle n'est pas encore véritablement présent : c'est Fantasio qui tient son rôle. Et Spirou, véritable héros des bureaux, fait une apparition aussi imposante que le nom de Dupuis répété à satiété.

C'est déjà une époque lointaine de la BD, mais bon sang ce que c'est bon !


Gaffes en gros, coll. BD poche n° 100 - env. 3 € en occasion
Le Cas Lagaffe, éd. Dupuis - 8,50 € neuf
Le site officiel et pixélisé de Gaston Lagaffe, c'est ICI ! !